Vigiles de l'âme
Fête du 4 octobre

Saint François d’Assise

le Poverello · Diacre, fondateur des Frères mineurs · vers 1182 – 1226
4 octobre — Calendrier romain Mémoire

Il rêvait d’armes et de gloire, et son père avait de quoi les lui offrir. Il a tout rendu, jusqu’à ses vêtements, et il est parti en chantant. Il est mort nu sur la terre nue. Huit siècles ont passé, et on le suit encore.

Saint François d’Assise, détail d’une fresque de Cimabue dans la basilique inférieure d’Assise.
« Que le Seigneur te donne la paix. »
Premier regard

Un testament dicté pour se souvenir

François n’a presque rien écrit. Mais avant de mourir, il a voulu dire lui-même d’où tout était venu — et ce n’était pas de lui.

Regard

Quelques prières, deux règles, une poignée de lettres, un chant : c’est tout ce qui nous reste de sa main ou de sa bouche. Il se disait « ignorant et sans lettres ». Sa vie, ce sont d’autres qui l’ont racontée : Thomas de Celano dès 1228, ses compagnons, puis saint Bonaventure.

À l’automne 1226, presque aveugle, il dicte pourtant quelques pages qu’on appelle son Testament. Il n’y expose aucune doctrine. Il se souvient. Et les souvenirs reviennent avec les mêmes mots : « Le Seigneur me donna… »

Ce qui suit parcourt sa vie en douze étapes. Pour chacune, une parole de François — prise dans ses propres écrits quand il en a laissé, chez ses premiers biographes sinon — et quelques lignes pour l’accueillir.

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Vie de François

Douze étapes, douze paroles

I

Le fils du marchand

La jeunesse dorée. La guerre et la prison. Le songe de Spolète.

Assise · vers 1182 – 1205
Fresque de Giotto : le jeune François, richement vêtu, descend de cheval et donne son manteau à un chevalier pauvre, devant Assise.
Giotto, Le Don du manteau

Son père, Pierre Bernardone, vend des draps et les vend bien. L’enfant, baptisé Jean, devient « Francesco », le petit Français. Il a de l’argent, des amis, des chansons, et il veut être chevalier. À vingt ans, la guerre contre Pérouse lui vaut un an de prison, puis une longue maladie. En 1205, il repart pourtant, équipé de neuf, vers les Pouilles. À Spolète, dès la première étape, une voix l’interroge dans la nuit : qui peut te donner davantage, le maître ou le serviteur ? Il répond :

« Seigneur, que veux-tu que je fasse ? » Légende des trois compagnons, 6

Il n’a pas encore de réponse. Il fait demi-tour, rentre à Assise sans gloire, et attend. La vie de François commence par une question laissée ouverte — et par le courage de ne pas la refermer trop vite.

II

Le baiser au lépreux

Ce qui était amer. Ce qui devint doux.

Plaine d’Assise · 1205 – 1206

Il y a une chose que François ne supporte pas : les lépreux. Il se bouche le nez en passant au large de leurs maisons. Un jour, à cheval dans la plaine, il en croise un. Il descend, lui donne une pièce, et lui baise la main. Vingt ans plus tard, c’est par là qu’il fait commencer son Testament :

Le Seigneur me donna, à moi frère François, de commencer ainsi à faire pénitence : lorsque j’étais dans les péchés, il me semblait trop amer de voir des lépreux. Et le Seigneur lui-même me conduisit parmi eux, et je leur fis miséricorde. Et quand je les quittai, ce qui m’avait semblé amer fut changé pour moi en douceur de l’âme et du corps. Testament, 1-3

Il ne dit pas : j’ai été courageux. Il dit : le Seigneur me conduisit. Et il ne parle pas d’aumône, mais de « miséricorde » — le mot qu’on réserve à Dieu. Sa conversion n’est pas une idée : c’est un goût qui change.

III

Le crucifix de Saint-Damien

Une chapelle en ruine. Une voix. Des pierres.

Saint-Damien · vers 1206
Fresque de Giotto : François à genoux devant le crucifix dans l’église en ruine de Saint-Damien.
Giotto, La Prière devant le crucifix de Saint-Damien

Au bas d’Assise, une petite église s’effondre. François y entre et prie devant un crucifix peint. Ses biographes rapportent qu’il entend alors : « François, va, répare ma maison qui, tu le vois, tombe en ruine. » Il prend la phrase au pied de la lettre : il mendie des pierres et se fait maçon. De ces jours nous reste sa prière :

Dieu très haut et glorieux, illumine les ténèbres de mon cœur. Donne-moi la foi droite, l’espérance certaine et la charité parfaite, le sens et la connaissance, Seigneur, pour que j’accomplisse ton saint et véridique commandement. Prière devant le crucifix de Saint-Damien

Il ne demande ni plan ni réussite. Il demande la foi, l’espérance, la charité — et de la lumière pour son cœur. On peut relever un mur pierre après pierre, sans savoir encore que c’est l’Église entière qu’on est en train de réparer.

IV

Nu devant l’évêque

La colère du père. Les vêtements rendus. Un autre Père.

Assise · 1206
Fresque de Giotto : François, nu, rend ses vêtements à son père ; l’évêque d’Assise le couvre de son manteau.
Giotto, Le Renoncement aux biens

Pour ses pierres, François a vendu des draps du magasin. Son père, furieux, le traîne devant l’évêque Guido et réclame son bien. François rend l’argent. Puis il ôte ses vêtements, tous, les dépose aux pieds de son père, et dit :

« Jusqu’ici je t’ai appelé père sur la terre ; désormais je peux dire en toute assurance : Notre Père qui es aux cieux. » Saint Bonaventure, Legenda major, II, 4

L’évêque le couvre de son manteau. Ce n’est pas un geste de mépris pour son père : c’est un acte de naissance. François n’a plus rien qui le protège — et pour la première fois, la prière qu’il récite depuis l’enfance est vraie mot pour mot.

V

L’Évangile entendu

Une messe à la Portioncule. Ni or, ni besace, ni bâton.

La Portioncule · vers 1208

Deux ans passent. François a relevé trois chapelles ; il porte l’habit des ermites, un bâton, des sandales. Un matin, à la messe, dans la petite église de la Portioncule, il entend l’Évangile de l’envoi des disciples : n’emportez ni or, ni argent, ni besace, ni sandales, ni bâton. Il se fait expliquer le passage par le prêtre, et s’écrie :

« Voilà ce que je veux, voilà ce que je cherche, voilà ce que, du fond du cœur, je brûle d’accomplir ! » Thomas de Celano, Vita prima, 22

Il jette son bâton, ôte ses sandales, noue une corde à la place de sa ceinture. La question de Spolète a trouvé sa réponse, trois ans plus tard, dans une page lue à la messe. François ne commentera guère l’Évangile : il le fera.

VI

Des frères

Bernard et Pierre. Le livre ouvert trois fois. Rome et Innocent III.

Assise – Rome · 1208 – 1209
Fresque de Giotto : François et ses frères à genoux devant le pape Innocent III, qui approuve leur règle.
Giotto, L’Approbation de la Règle

Il n’avait rien prévu de tel. Un riche bourgeois, Bernard de Quintavalle, vient lui demander de vivre comme lui ; puis un autre, Pierre. Ne sachant que faire, ils entrent dans une église et ouvrent trois fois le livre des Évangiles. Quand ils sont douze, ils marchent jusqu’à Rome, et le pape Innocent III approuve de vive voix leur manière de vivre. François s’en souvient ainsi :

Et après que le Seigneur m’eut donné des frères, personne ne me montrait ce que je devais faire ; mais le Très-Haut lui-même me révéla que je devais vivre selon la forme du saint Évangile. Et moi, je le fis écrire en peu de mots et simplement, et le seigneur pape me le confirma. Testament, 14-15

« Personne ne me montrait » : il n’y a pas de modèle. Ni moines, ni chanoines — des « frères mineurs », plus petits que tous. Leur règle tient en quelques versets. Le reste, ils l’apprendront sur les routes.

VII

Claire

La nuit des Rameaux. Les cheveux coupés. Saint-Damien.

La Portioncule · Rameaux 1212
Fresque de Giotto : devant l’église Saint-Damien, Claire et ses sœurs entourent le corps de François.
Giotto, Claire et ses sœurs pleurent François devant Saint-Damien

Elle a dix-huit ans, elle est noble, et elle a écouté François prêcher. La nuit des Rameaux, elle quitte en secret la maison familiale et descend à la Portioncule, où les frères l’attendent avec des torches. François lui coupe les cheveux. Bientôt il l’installe à Saint-Damien — l’église qu’il avait rebâtie de ses mains. Elle y restera plus de quarante ans. Il lui laisse, à elle et à ses sœurs, quelques lignes :

Puisque, par inspiration divine, vous vous êtes faites filles et servantes du très haut et souverain Roi, le Père céleste, et que vous avez épousé l’Esprit Saint en choisissant de vivre selon la perfection du saint Évangile, je veux et je promets, pour moi et pour mes frères, d’avoir toujours de vous, comme d’eux, un soin attentif et une sollicitude particulière. Forme de vie donnée à Claire

François n’a pas fondé seul. Ce que lui porte sur les routes, Claire le garde dans le silence — et après sa mort, c’est elle qui défendra jusqu’au bout la pauvreté qu’il aimait. Une même source, deux manières de couler.

VIII

Devant le sultan

La cinquième croisade. Les lignes franchies. Un homme écouté.

Damiette, Égypte · 1219
Fresque de Giotto : François debout devant le sultan assis sur son trône, près d’un feu.
Giotto, François devant le sultan

Les croisés assiègent Damiette. François est là — sans armes. Avec un compagnon, frère Illuminé, il franchit les lignes et demande à voir le sultan al-Malik al-Kâmil. On s’attend à ce qu’il soit tué. Il est reçu, écouté plusieurs jours, et reconduit sain et sauf au camp chrétien. Deux ans après, il écrit dans sa Règle comment ses frères doivent se tenir parmi les musulmans :

Les frères qui s’en vont peuvent vivre spirituellement parmi eux de deux manières. La première : ne faire ni procès ni disputes, être soumis à toute créature humaine à cause de Dieu, et confesser qu’ils sont chrétiens. La seconde : lorsqu’ils verront que cela plaît au Seigneur, annoncer la parole de Dieu. Première Règle (1221), chapitre 16

L’ordre des deux manières compte. D’abord être là, sans dispute, soumis à tous, en disant simplement qui l’on est. La parole vient ensuite — quand cela plaît au Seigneur, non quand cela nous arrange. En pleine croisade, c’est une phrase qu’on n’attendait pas.

IX

La nuit de Greccio

La Règle confirmée. Une mangeoire, du foin, un bœuf et un âne.

Greccio · Noël 1223
Fresque de Giotto : la nuit de Noël à Greccio, François dépose l’enfant dans la mangeoire, entre le bœuf et l’âne.
Giotto, La Crèche de Greccio

En novembre, le pape Honorius III a confirmé la Règle. François se retire dans un ermitage, au-dessus de la vallée de Rieti. Une quinzaine de jours avant Noël, il fait venir un ami du pays, nommé Jean, et lui demande de préparer quelque chose :

« Je veux faire mémoire de cet enfant qui est né à Bethléem, et voir de mes yeux, autant qu’il se peut, les peines de sa petite enfance : comment il fut couché dans une crèche et comment, entre le bœuf et l’âne, il fut déposé sur le foin. » Thomas de Celano, Vita prima, 84

La nuit venue, on monte avec des torches. Pas de statue, pas de figurant : une mangeoire pleine de foin, les deux bêtes, et la messe célébrée par-dessus. François, diacre, chante l’Évangile. Il ne veut pas un spectacle : il veut voir de ses yeux la pauvreté de Dieu. Nos crèches viennent de cette nuit-là.

X

L’Alverne

Le carême de la Saint-Michel. Les stigmates. Un parchemin pour frère Léon.

Mont Alverne · septembre 1224
Fresque de Giotto : sur le mont Alverne, François à genoux reçoit les stigmates du séraphin crucifié.
Giotto, Les Stigmates

Il est malade, usé ; il a remis à d’autres le gouvernement de l’Ordre. Il monte prier sur une montagne de Toscane avec quelques compagnons. Vers la fête de la Croix glorieuse, il reçoit dans ses mains, ses pieds et son côté les marques de la Passion. Il les cachera tant qu’il pourra. Mais pour frère Léon, qui traverse une épreuve, il écrit de sa main, sur un petit parchemin, ce que cette rencontre lui a laissé :

Tu es saint, Seigneur, seul Dieu, toi qui fais des merveilles. Tu es fort, tu es grand, tu es le Très-Haut. […] Tu es l’humilité, tu es la patience, tu es la beauté, tu es la douceur. Louanges de Dieu Très-Haut

Pas un mot sur ses plaies. Seulement « Tu es », répété une trentaine de fois, comme si aucun nom n’y suffisait. Celui qui a été approché de si près ne raconte pas ce qu’il a vécu : il ne sait plus que nommer Celui qui est venu. Le parchemin existe encore, à Assise.

XI

Le Cantique de frère Soleil

Presque aveugle. Une cabane près de Saint-Damien. Un chant dans la langue de tous.

Saint-Damien · 1225
Fresque de Giotto : François, penché vers le sol, parle aux oiseaux rassemblés au pied d’un arbre.
Giotto, Le Sermon aux oiseaux

Ses yeux sont perdus : la lumière du jour lui est une torture. On l’installe dans une cabane de nattes, près du couvent de Claire. Les souris courent sur lui ; il ne dort plus. Après une nuit plus dure que les autres, il appelle ses frères et leur dicte un chant — non en latin, mais dans la langue de tous :

Très-Haut, tout-puissant, bon Seigneur, à toi les louanges, la gloire et l’honneur, et toute bénédiction. […] Loué sois-tu, mon Seigneur, avec toutes tes créatures, spécialement messire frère Soleil, qui est le jour, et par lui tu nous illumines. Cantique de frère Soleil

Il chante le soleil quand il ne peut plus le regarder. Ce n’est pas un poème sur la nature : c’est une louange dans la nuit. Et il ne dit pas « la lune », « l’eau », « le feu » : il dit sœur, frère. Quand on n’a plus rien à soi, tout devient de la famille. Quelques mois plus tard, pour réconcilier l’évêque et le podestat d’Assise, il ajoute une strophe : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour ceux qui pardonnent par amour pour toi. »

XII

Notre sœur la Mort

Le retour à la Portioncule. Nu sur la terre nue. La dernière strophe.

La Portioncule · 3 octobre 1226
Fresque de Giotto : les frères entourent le corps de François, dont l’âme est emportée au ciel par les anges.
Giotto, La Mort de François

Il demande qu’on le ramène là où tout a commencé. Il dicte son Testament, bénit ses frères, se fait lire l’Évangile de la Cène. Puis il veut qu’on le dépose nu sur la terre. Au Cantique, il a ajouté une dernière strophe :

Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la Mort corporelle, à qui nul homme vivant ne peut échapper. Cantique de frère Soleil, dernière strophe

Il meurt au soir du samedi 3 octobre 1226, en chantant un psaume. Il a environ quarante-quatre ans. Pour la liturgie, qui fait commencer le dimanche dès la veille au soir, c’était déjà le 4. À ses frères, il a laissé une dernière phrase — et elle nous est adressée aussi :

« J’ai fait ce qui était mien ; ce qui est vôtre, que le Christ vous l’apprenne. » Thomas de Celano, Vita secunda, 214
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Ce qu’il nous dit aujourd’hui

Ne rien garder pour soi

Canonisé en 1228, moins de deux ans après sa mort ; patron de l’Italie, puis des écologistes : le plus pauvre est devenu le saint que tous reconnaissent.

Regard

François ne nous demande pas de tout quitter demain. Il nous montre un geste : rendre. Rendre ses vêtements à son père, sa volonté à l’Évangile, son corps à la terre — et toute louange à Dieu. Embrasser ce qui nous répugne. Réparer ce qui est devant nous, pierre après pierre. Aller sans armes vers celui qu’on nous désigne comme l’ennemi. Louer dans la nuit.

Si vous croyez que la joie est pour ceux à qui rien ne manque, relisez la deuxième étape : un jeune homme descend de cheval, et ce qui était amer devient doux. Dieu n’attend pas que nos mains soient pleines. Il attend qu’elles s’ouvrent.

« Ne gardez pour vous rien de vous, afin que vous reçoive tout entiers Celui qui se donne à vous tout entier. » Saint François d’Assise, Lettre à tout l’Ordre, 29

Les paroles de François sont traduites d’après le texte latin et ombrien de ses Écrits (Testament, Première Règle, Louanges de Dieu, Cantique de frère Soleil, Lettre à tout l’Ordre). Les autres viennent de ses premiers biographes : la Légende des trois compagnons, Thomas de Celano (Vita prima, 1228-1229 ; Vita secunda, 1246-1247) et saint Bonaventure (Legenda major, 1263).

La prière « Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix », souvent placée sous son nom, n’est pas de lui : elle apparaît en 1912.

Illustrations : fresques de la Légende de saint François attribuées à Giotto (basilique supérieure d’Assise, vers 1297-1300) et portrait par Cimabue (basilique inférieure, vers 1280). Œuvres du domaine public, reproductions Wikimedia Commons.