Bienheureuse Vierge Marie du Rosaire · Fête instituée après Lépante · 1571
7 octobre — Calendrier romain Mémoire
Une bataille navale, un pape dominicain, des confréries en procession dans Rome :
la fête du 7 octobre est née d’une victoire. Mais l’Église n’a pas gardé le nom de la victoire.
Elle a gardé celui de la prière.
« Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. »
Premier regard
Née d’une bataille, gardée pour une prière
On ne fête ici ni un saint, ni un épisode de la vie de Marie. On fête une manière de prier —
la plus simple qui soit, et l’une des plus profondes.
Regard
Le chapelet, tout le monde l’a vu : cinq dizaines de grains et une croix. On y dit cinquante
« Je vous salue Marie », par groupes de dix, chacun ouvert par un « Notre Père » et refermé par
un « Gloire au Père ». Le Rosaire, c’est l’ensemble : quinze dizaines pendant des siècles,
vingt depuis 2002.
Mais les grains ne sont que le support. Pendant que les lèvres répètent, le regard se pose sur
une scène de l’Évangile — un « mystère ». L’Annonciation, la Croix, le tombeau vide.
Le Rosaire est un Évangile que l’on regarde lentement, en compagnie de celle qui l’a vécu
de plus près.
Ce qui suit tient en dix étapes — une dizaine. D’où vient cette prière, pourquoi elle a une fête,
pourquoi ce jour-là ; puis les quatre séries de mystères, telles qu’on les médite aujourd’hui.
Cent cinquante psaumes. Cent cinquante Ave. Une couronne de roses.
Moyen ÂgeAlbrecht Dürer, La Fête du Rosaire, 1506 — Galerie nationale de Prague
Dans les monastères, on chante les cent cinquante psaumes. Les frères convers et les laïcs, qui ne lisent pas le latin, cherchent un équivalent à leur portée : cent cinquante « Notre Père », puis cent cinquante « Je vous salue Marie », comptés sur une cordelette à nœuds. On appelle cela le « psautier de Notre-Dame ». La racine est plus ancienne encore : les moines du désert répétaient déjà un seul verset tout le jour, prenant au mot la consigne de l’Apôtre :
« Priez sans relâche. »
Première lettre aux Thessaloniciens 5, 17
Répéter n’est pas rabâcher. C’est rester : revenir au même lieu jusqu’à ce qu’il s’ouvre. Quant au mot « rosaire », il désigne une couronne de roses, comme on en offrait à une dame. Chaque Ave est une rose ; la prière entière, une couronne déposée. Dürer l’a peint à la lettre : la Vierge et l’Enfant couronnent de roses ceux qui s’agenouillent.
II
Je vous salue, Marie
Deux salutations tirées de l’Évangile. Une supplication ajoutée par l’Église.
Évangile selon saint LucFra Angelico, L’Annonciation, vers 1440-1445 — couvent San Marco, Florence
La prière que l’on répète n’a pas été inventée. Sa première moitié est faite de deux phrases de l’Évangile, mises bout à bout : celle de l’ange Gabriel à Nazareth, celle d’Élisabeth quand Marie franchit sa porte.
« Je te salue, Comblée-de-grâce, le Seigneur est avec toi. » […] « Tu es bénie entre toutes les femmes, et le fruit de tes entrailles est béni. »
Luc 1, 28 et 1, 42
La seconde moitié — « Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort » — vient plus tard ; elle entre dans le bréviaire en 1568. Tout y est : le nom de Jésus au centre, et autour, les deux seuls instants qui nous appartiennent vraiment — maintenant, et l’heure de notre mort.
III
Dominique et les confréries
Une tradition. Un chartreux. Un prédicateur breton.
1208 – 1569Le Caravage, La Madone du Rosaire, vers 1607 — Kunsthistorisches Museum, Vienne
La tradition dominicaine raconte que la Vierge elle-même remit le Rosaire à saint Dominique, vers 1208, pour sa prédication dans le Midi. Les historiens décrivent plutôt une lente maturation. Vers 1410, un chartreux de Trèves, Dominique de Prusse, attache à chaque Ave une courte phrase sur la vie du Christ. Vers 1470, le dominicain breton Alain de la Roche prêche ce « psautier » et fonde une confrérie à Douai. En 1569, le pape Pie V en fixe la forme : quinze mystères. Ce qui s’est inventé là, c’est la méditation — faire ce que Marie faisait :
« Marie, cependant, retenait tous ces événements et les méditait dans son cœur. »
Luc 2, 19
Le tableau du Caravage dit le reste. Dominique tient les chapelets ; des hommes aux pieds nus tendent les mains. Le Rosaire n’a jamais été une prière de spécialistes. C’est la contemplation mise à la portée de tous — sans livre, sans cloître, avec dix doigts.
IV
Lépante
Deux flottes. Des confréries en procession. Quelques heures.
Golfe de Patras · 7 octobre 1571Paul Véronèse, Allégorie de la bataille de Lépante, vers 1572 — Gallerie dell’Accademia, Venise
La flotte ottomane domine la Méditerranée ; Chypre vient de tomber. Le pape Pie V, un dominicain, obtient de l’Espagne et de Venise une alliance, la Sainte-Ligue, et demande à toute la chrétienté de prier le Rosaire. Le dimanche 7 octobre 1571, pendant que les confréries du Rosaire défilent dans Rome, les deux flottes se heurtent à l’entrée du golfe de Patras, au large de Lépante. En quelques heures, la flotte ottomane est détruite. À Venise, rapporte la tradition, le Sénat fit écrire :
« Ni le courage, ni les armes, ni les chefs, mais Notre-Dame du Rosaire nous a faits vainqueurs. »
Inscription attribuée au Sénat de Venise
Il faut regarder cette journée en face. Des dizaines de milliers d’hommes y sont morts, des deux côtés ; des milliers de chrétiens enchaînés aux rames ottomanes en sont sortis libres. Ce que l’Église a retenu n’est pas la gloire des armes — la phrase de Venise la leur retire expressément. C’est qu’un peuple qui n’avait plus que la prière a prié, et qu’il n’a pas été abandonné.
V
De la Victoire au Rosaire
Le nom change. La fête s’étend. La date se fixe.
1572 – 1913Bartolomeo Passarotti, Portrait du pape Pie V, vers 1566
Pie V institue dès 1572 une fête d’action de grâce : Notre-Dame de la Victoire. Il meurt peu après. Son successeur, Grégoire XIII, fait en 1573 un geste discret et décisif : il change le nom. Ce sera la fête du Saint Rosaire, célébrée le premier dimanche d’octobre. En 1716, Clément XI l’étend à toute l’Église ; en 1913, Pie X la fixe au 7 octobre. Le calendrier dit aujourd’hui : Bienheureuse Vierge Marie du Rosaire. Et la prière d’ouverture de la messe ne parle plus d’aucune bataille. Elle demande seulement d’être conduits
« par sa passion et par sa croix, jusqu’à la gloire de la résurrection. »
Messe du 7 octobre, prière d’ouverture
En un an, le nom de la victoire a cédé la place au nom de la prière. C’est toute la conversion de cette fête : on ne célèbre pas un jour où l’on a gagné, mais le chemin par lequel le Christ a tout traversé — la joie, la nuit, la gloire — et que le Rosaire fait parcourir grain après grain.
VI
Octobre, Lourdes, Fatima
Une grotte. Le pape du Rosaire. Trois bergers.
1858 – 1917Bernadette Soubirous en prière, le chapelet aux mains — photographie de l’abbé Bernadou, 1861
Le 11 février 1858, à Lourdes, une fille de quatorze ans voit dans le creux d’un rocher une jeune dame, un chapelet au bras. Son premier réflexe est de sortir le sien. En 1883, Léon XIII consacre le mois d’octobre au Rosaire ; il lui dédiera une douzaine d’encycliques. Et en 1917, à Fatima, trois enfants qui gardent des moutons entendent la même demande, six mois de suite : priez le chapelet tous les jours. Le 13 octobre, celle qui leur parle dit son nom :
« Je suis Notre-Dame du Rosaire. »
Fatima, 13 octobre 1917 — d’après les Mémoires de sœur Lucie
Une grotte des Pyrénées, un pâturage du Portugal : chaque fois des enfants pauvres, et chaque fois le même objet entre leurs mains. Marie ne leur confie pas une doctrine. Elle leur confie une prière qu’ils savent déjà.
VII
Les mystères joyeux
L’Incarnation regardée de près.
Nazareth – Bethléem – JérusalemFra Angelico, La Nativité, vers 1440 — couvent San Marco, Florence
Cinq scènes d’enfance, toutes chez saint Luc. Rien de spectaculaire : une annonce dans une maison, une visite à une cousine, une naissance dehors, deux vieillards au Temple, un enfant perdu et retrouvé.
Lundi et samedi
L’AnnonciationLc 1, 26-38
La VisitationLc 1, 39-56
La NativitéLc 2, 1-20
La Présentation de Jésus au TempleLc 2, 22-38
Jésus retrouvé au TempleLc 2, 41-52
« Voici la servante du Seigneur ; que tout m’advienne selon ta parole. »
Luc 1, 38
La joie de ces mystères n’est pas l’absence d’épreuve : Syméon y annonce déjà le glaive. C’est la joie de consentir — de dire oui avant de comprendre, et de laisser Dieu prendre chair dans une vie ordinaire.
VIII
Les mystères lumineux
La vie publique du Christ. Ajoutés en 2002.
Du Jourdain au CénacleFra Angelico, La Transfiguration, vers 1440 — couvent San Marco, Florence
Pendant des siècles, le Rosaire passait directement de l’enfance à la Passion. En 2002, Jean-Paul II propose de combler ce vide par cinq « mystères de lumière » : les années où le Christ se montre.
Jeudi
Le Baptême au JourdainMt 3, 13-17
Les Noces de CanaJn 2, 1-11
L’annonce du Royaume et l’appel à la conversionMc 1, 14-15
La TransfigurationLc 9, 28-36
L’institution de l’EucharistieLc 22, 14-20
« Tout ce qu’il vous dira, faites-le. »
Jean 2, 5
C’est la dernière parole de Marie dans l’Évangile, et elle ne parle pas d’elle. Tout le Rosaire tient dans ce geste : elle désigne quelqu’un d’autre. Qui prie avec elle regarde là où elle regarde.
IX
Les mystères douloureux
La Passion, pas à pas.
De Gethsémani au GolgothaFra Angelico, Le Christ aux outrages, vers 1440 — couvent San Marco, Florence
Une seule nuit et une seule journée, découpées en cinq arrêts. Le Rosaire ne permet pas de passer vite.
Mardi et vendredi
L’Agonie à GethsémaniLc 22, 39-46
La FlagellationJn 19, 1
Le Couronnement d’épinesMt 27, 27-31
Le Portement de croixLc 23, 26-32
La Crucifixion et la mort de JésusJn 19, 17-30
« Père, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe ; cependant, que soit faite non pas ma volonté, mais la tienne. »
Luc 22, 42
Fra Angelico a peint cette scène pour la cellule d’un frère. Le Christ y est outragé, les yeux bandés ; au premier plan, Marie et Dominique sont assis, et méditent. Ils ne font rien. Ils restent. C’est exactement ce que demande le chapelet : ne pas détourner les yeux — et découvrir que celui qu’on regarde souffrir nous regardait le premier.
X
Les mystères glorieux
Ce que la Croix a ouvert.
Du tombeau vide à la gloireFra Angelico, Le Couronnement de la Vierge, vers 1430-1432 — musée du Louvre
Les trois premiers sont dans l’Écriture. Les deux derniers sont ce que l’Église a compris en la méditant : ce que le Christ a ouvert, sa mère y entre la première — et nous y sommes attendus.
Mercredi et dimanche
La RésurrectionLc 24, 1-12
L’AscensionAc 1, 6-11
La PentecôteAc 2, 1-13
L’Assomption de MarieTradition · cf. Lc 1, 48-49
Le Couronnement de Mariecf. Ap 12, 1
« Tous, d’un même cœur, étaient assidus à la prière, avec des femmes, avec Marie la mère de Jésus, et avec ses frères. »
Actes des Apôtres 1, 14
C’est la dernière fois que l’Écriture nomme Marie : elle prie, au milieu des autres, et elle attend l’Esprit. La gloire de ces mystères n’est pas un ailleurs. C’est le terme du chemin que les grains font parcourir — et la couronne de roses du début devient, à la fin, la sienne.
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Ce que cette fête nous dit aujourd’hui
Regarder avec elle
Une prière que l’on peut dire dans le métro, à l’hôpital, la nuit quand on ne dort pas —
et que les papes n’ont cessé de recommander, de Léon XIII à Jean-Paul II,
qui l’appelait sa « prière préférée ».
Regard
On reproche au chapelet d’être répétitif. Il l’est — comme une respiration, comme un pas.
Paul VI en a donné la règle : « Sans la contemplation, le Rosaire est un corps sans âme. »
Les mots ne sont pas le but. Ils occupent les lèvres et les mains pour que le cœur puisse regarder.
Si vous n’avez jamais su prier, ou si vous ne savez plus, commencez là : une seule dizaine,
un seul mystère. Dix fois la salutation de l’ange. Vous n’avez rien à inventer, rien à réussir.
Il suffit de rester devant une scène de l’Évangile, à côté de celle qui ne l’a jamais quittée des yeux.
« Réciter le Rosaire n’est rien d’autre que contempler avec Marie le visage du Christ. »
Saint Jean-Paul II, Rosarium Virginis Mariae, 3
Citations bibliques : traduction liturgique francophone (AELF). Paul VI, exhortation
Marialis cultus (1974), n° 47 ; Jean-Paul II, lettre apostolique
Rosarium Virginis Mariae (2002), n° 2 et 3. La parole de Fatima est rapportée par les
Mémoires de sœur Lucie ; l’inscription de Venise est transmise par la tradition.
Illustrations : Murillo, Dürer, Fra Angelico, le Caravage, Véronèse, Passarotti ;
photographie de Bernadette Soubirous par l’abbé Bernadou (1861).
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