Trois croix sur le Golgotha

Dossier Golgotha · Chapitre III

Rester au pied de la Croix

Entre ceux qui veulent en finir et ceux qui refusent que rien ne finisse, quelle troisième voie le Golgotha ouvre-t-il ?

Introduction

Entre ceux qui veulent en finir et ceux qui refusent que rien ne finisse, quelle troisième voie le Golgotha ouvre-t-il ?

Au Golgotha, trois croix se dressent côte à côte. Jean nomme ceux qui se tiennent « près de la croix de Jésus » : Marie, sa mère, et le disciple qu'il aimait. Le texte ne dit jamais qu'ils regardent aussi vers les deux autres suppliciés. Mais la scène est unique, sous un même ciel, à quelques pas les uns des autres. Il paraît difficilement concevable qu'une femme ayant vécu sous l'occupation romaine — où la croix ponctuait la vie publique — ait pu, ce jour précis, ignorer totalement deux hommes crucifiés à côté de son fils. Ce chapitre assume cette lecture comme un choix théologique, non comme un fait du texte : Marie et Jean se tiennent, en réalité, au pied des trois croix.

C'est peut-être cela qui nous est demandé : être présents à toute l'humanité, y compris dans ses heures les plus douloureuses. Marie ne choisit pas entre les condamnés. Elle ne peut rien faire pour empêcher la mort — retirer les clous, apaiser la douleur, différer l'issue. Elle demeure. Cette présence qui ne maîtrise rien et ne renonce à rien est peut-être la plus ancienne définition chrétienne du soin.

Ce que ce chapitre voudrait explorer, c'est ce que cette présence a de commun avec deux tentations bien réelles face à la mort — vouloir qu'elle vienne plus vite, ou refuser qu'elle vienne du tout — et une troisième, plus rarement nommée : refuser qu'elle ait eu lieu.

À retenir

Marie et Jean ne choisissent pas auprès de quelle croix demeurer. Cette présence qui ne sélectionne personne est peut-être le cœur de ce que le christianisme appelle accompagner.

« Femme, voici ton fils. » Puis il dit au disciple : « Voici ta mère. » (Jean 19, 26-27)

1. Trois croix, une seule présence

Les Pères de l'Église ont souvent lu dans les deux larrons le partage de l'humanité devant Dieu : l'un ferme à la grâce, l'autre ouvert jusqu'au dernier souffle. Le Christ occupe le centre. Toute l'humanité se trouve donc représentée sur cette colline — pas seulement le Fils de Dieu, mais l'homme dans toutes ses postures possibles devant la mort.

Marie, elle, ne choisit pas. Elle ne se place pas seulement devant la croix de son fils en détournant le regard des deux autres ; elle reste au pied de ce qui est, ce jour-là, la scène entière. Cette présence qui n'exclut personne est la première chose que le Golgotha enseigne. Elle précède tout jugement moral sur les personnes présentes ce jour-là. Elle précède même la question de savoir qui a mérité quoi.

2. Ce que les soldats font : accélérer la mort

Un centurion romain face à une assemblée de juristes modernes — la décision d'accélérer la mort
L'ordre vient d'une autorité ; les soldats exécutent. Le crurifragium n'est pas de la compassion — c'est une gestion de la fin.

L'Évangile de Jean rapporte que les autorités demandent que les corps soient descendus avant la tombée de la nuit. Des soldats reçoivent l'ordre de briser les jambes des suppliciés pour hâter leur mort (Jn 19, 31-33) — un geste connu sous le nom de crurifragium, destiné à accélérer une exécution déjà décidée. Ce sont les soldats, non un centurion en particulier, qui exécutent cet ordre.

Ce geste révèle une logique précise : une autorité décide que la souffrance doit cesser en supprimant celui qui souffre. Ce n'est pas de la compassion à l'état pur ; c'est une gestion de la fin. Le texte ne diabolise pourtant pas ceux qui l'accomplissent — la tradition chrétienne retiendra même la conversion du soldat qui perce le côté du Christ. Le christianisme ne réduit jamais une personne à son seul acte.

3. Ce qu'une médecine sans limite pourrait faire : nier la mort qui vient

Le Christ en croix dans une salle de réanimation — perfusions, moniteurs cardiaques, ventilation artificielle
On ne soigne plus : on prolonge une agonie dont personne n'a voulu supprimer la cause. La tradition catholique a un mot pour cela — l'obstination déraisonnable.

Imaginons, à l'inverse, une autre scène — une expérience de pensée volontairement dérangeante, et non une accusation contre la médecine ou les soignants. Le Christ est toujours suspendu au bois, son agonie commencée. On décide de mobiliser toute la puissance de la médecine pour maintenir ses fonctions vitales : perfusion pour celui qui reste cloué, ventilation artificielle pour celui que personne ne songe à décrocher, réanimation pour celui qui vient de remettre son esprit entre les mains du Père.

Quelque chose en nous se révolte devant cette image. Non parce que la médecine serait mauvaise, mais parce qu'on ne soigne plus : on prolonge une agonie dont personne n'a voulu supprimer la cause. La tradition catholique a un mot ancien pour cela — l'obstination déraisonnable. Le Catéchisme de l'Église catholique le formule avec précision : interrompre des traitements devenus disproportionnés n'est pas vouloir provoquer la mort ; c'est accepter qu'on ne puisse pas l'empêcher (§ 2278).

4. Ce que nous ferions peut-être aujourd'hui : nier la mort advenue

Figure couronnée d'épines dans un caisson cryogénique, entourée de chercheurs en blouses blanches
Le critère n'est plus le bien de la personne mourante, mais sa valeur perçue. La mort elle-même devient un problème technique que l'on refuse d'accepter comme un passage.

Il existe une troisième tentation, plus rarement nommée, et plus radicale encore que les deux premières. Ce n'est plus la peur de laisser mourir : c'est le refus que la mort soit la mort.

Imaginons le Christ mourant au XXIe siècle. On le descend de la croix. Parce qu'il s'agit d'un « personnage important », on tente un massage cardiaque, une réanimation complète — ou, pire encore, on le place en cryogénisation, dans l'espoir de le « ramener » un jour. Ici, le critère n'est plus le bien de la personne mourante, mais sa valeur perçue, son importance sociale. La mort elle-même devient un problème technique que l'on refuse d'accepter comme un passage.

5. « Tout est accompli » — la troisième voie

Un homme âgé alité au coucher du soleil, une main tenant la sienne dans l'obscurité apaisée de la chambre
Demeurer. Non pour empêcher, ni pour prolonger, ni pour défaire. Mais pour que la personne qui meurt ne meure pas seule.

Rien de tout cela n'a lieu sur le Golgotha. Le Christ meurt au moment où il peut dire : « Tout est accompli » (Jn 19, 30). Le Père ne suspend pas le processus, il ne l'accélère pas non plus : il laisse le Fils remettre lui-même son esprit.

La croix ne raconte donc ni l'histoire d'une mort qu'on précipite, ni celle d'une mort qu'on prolonge indéfiniment, ni celle d'une mort qu'on refuse une fois qu'elle a eu lieu. La vie humaine n'est ni une matière qu'on supprime quand elle devient douloureuse, ni un mécanisme qu'on prolonge parce que la technique le permet, ni un fait qu'on peut défaire après coup. Elle est une histoire, avec un commencement, un accomplissement, et une remise entre les mains du Père.

Les trois tentations — et la voie que trace le Golgotha

Ni accélérer

Décider qu'une vie ne vaut plus la peine d'être vécue et supprimer celui qui souffre.

Ni prolonger

Maintenir des fonctions vitales par obstination déraisonnable, quand le mourir est déjà commencé.

Ni nier

Refuser que la mort ait eu lieu — la traiter comme un problème technique à résoudre plus tard.

Mais demeurer — comme Marie, comme Jean — au pied de ce qui est.

6. Joseph d'Arimathie et Nicodème — l'image inverse

Après la mort viennent deux hommes que l'Évangile mentionne peu : Joseph d'Arimathie et Nicodème. Ils ne cherchent pas à hâter ce qui est déjà arrivé ; ils ne cherchent pas davantage à le défaire. Ils demandent le corps, le descendent avec soin, l'ensevelissent.

Ils actent la réalité de la mort, et continuent pourtant de l'honorer par un dernier geste d'amour. Après le temps où la médecine peut encore soigner vient le temps où l'amour prend le relais — non plus pour guérir, ni pour ranimer, mais pour accompagner dignement jusqu'au bout, et au-delà.

Ce que le Golgotha dit de notre débat contemporain

Le 15 juillet 2026, le Parlement français a adopté définitivement un texte créant un droit à l'aide à mourir. À l'heure où ce chapitre est écrit, la loi n'est pas encore promulguée : le Conseil constitutionnel en a été saisi et doit se prononcer autour de la mi-août 2026, et des décrets d'application restent nécessaires.

Un point mérite d'être cité avec exactitude : les personnes sous tutelle ou curatelle peuvent demander l'aide à mourir si leur discernement le permet. Leur tuteur ou curateur est informé et son avis est recueilli — mais son accord n'est pas requis pour que la procédure suive son cours. C'est précisément l'un des points que le Premier ministre a renvoyés au Conseil constitutionnel, au titre du respect du consentement libre et éclairé des personnes protégées.

Cette question du consentement des plus vulnérables rejoint, au-delà du seul débat sur l'aide à mourir, une interrogation plus large sur notre rapport à la mort : les décisions prises après une naissance difficile sur la poursuite ou l'arrêt des soins, les réanimations qui ramènent une personne à un état de conscience minimale sans possibilité de retour, les traitements dont on sait qu'ils feront plus de mal que l'accompagnement lui-même. Ces situations relèvent d'un cadre juridique distinct de la loi sur l'aide à mourir — la loi Claeys-Leonetti sur le refus de l'obstination déraisonnable, fondée sur une décision collégiale plutôt que sur un acte volontaire de la personne elle-même. Les deux logiques ne doivent pas être confondues ; mais toutes deux posent, chacune à sa manière, la question que le Golgotha pose depuis deux mille ans : qui reste, et comment, auprès de celui qui meurt ?

L'histoire oblige à une vigilance particulière chaque fois que les plus fragiles deviennent les principaux concernés par une législation qui touche à l'interruption ou à la prolongation de la vie. Ce chapitre ne prétend trancher aucun de ces débats. Il propose seulement une image, venue d'un autre lieu et d'un autre temps, pour les éclairer autrement.

Au pied du Golgotha, Marie ne possède aucun pouvoir pour empêcher la mort. Elle ne dispose d'aucun décret, d'aucune loi, d'aucun remède. Pourtant, c'est elle qui révèle le visage de Dieu — car Dieu ne commence pas par supprimer celui qui souffre, ni par refuser qu'il meure : il commence par demeurer auprès de lui.